Interview d'Alexandre Del Valle - II
P-E : Nous connaissons votre opinion négative quant à l’entrée de la Turquie en Europe. Que répondez-vous à ceux qui considèrent qu’il vaut mieux attirer la Turquie dans le giron européen plutôt que de la laisser risquer l’aventure islamiste?
ADV : Le paradoxe de cet argument est que c’est justement au moment où des islamistes purs et durs – et là, je peux prouver qu’ils le sont – arrivent au pouvoir en Turquie que l’on nous fait croire que la Turquie dans l’Europe serait une garantie contre l’islamisme. Je peux vous prouver que c’est exactement l’inverse. Quand on est un vrai partisan de la Turquie, telle qu’on la défend avec ses images d’Epinal de pays laïque et kémaliste, on ne peut pas logiquement prétendre la soutenir en aidant Erdogan et les islamistes actuellement au pouvoir. Ils viennent tout de même d’un mouvement profondément radical et antisémite, ont été condamnés pour incitation à la haine religieuse, sont pour la polygamie, ce qui a été ouvertement déclaré par Erdogan. Ils ont voulu condamner l’adultère et le flirt par ce fameux projet de loi qui a tant fait scandale. 30% des députés de ce parti sont polygames. Ils sont adeptes d’un islamisme anti-Atatürk et veulent utiliser l’Europe et ses valeurs humanistes, là aussi de façon subversive, pour défendre le voile et la réislamisation de la Turquie. P-E : L’armée turque, profondément laïque et kémaliste n’est-elle pas le garant d’une Turquie à vocation européenne ?
ADV : Justement ! Le principal obstacle des islamistes turcs était le conseil national de sécurité, le MGK, structure militaro-civile contrôlée par l’armée. Mais Bruxelles a posé comme condition la destitution, pour le MGK, de ses pouvoirs politiques et militaires, faisant ainsi le jeu des islamistes.
Badinter a parfaitement répondu à ceux qui veulent inviter la Turquie en Europe pour l’empêcher d’aller dans le giron de l’Islam en les renvoyant à leur naïveté. Erdogan, de retour de Bruxelles, était accueilli triomphalement, en conquérant de l’Europe, et signait, dès le lendemain, un accord d’association historique avec la Syrie ! Ce qui est très étonnant est qu’on en a très peu parlé dans les médias. Au même moment où la Turquie islamiste entrevoit de se débarrasser de ses militaires kémalistes grâce à l’Europe, elle se réconcilie avec la Syrie et prend le contrôle de l’Organisation de la Conférence Islamiste (OCI) ! Ce n’est pas n’importe quoi. Il s’agit d’une sorte d’ONU islamiste financée par les capitaux wahhabites saoudiens. Erdogan et son ministre des Affaires Étrangères sont très proches de l’Arabie Saoudite, adeptes d’un islamisme ‘soft’ en apparence mais wahhabite et réactionnaire à l’intérieur.
On a bien affaire à des gens qui, subvertissant les valeurs européennes, veulent asseoir sans violence une petite révolution islamiste douce et en finir définitivement avec les valeurs kémalistes que Erdogan combat clairement : quand il se vante d’envoyer ses deux filles étudier aux Etats-Unis pour échapper à la loi laïque turque qui oppresse les femmes voilées, on voit bien qu’il conspue cette laïcité tellement mise en avant par les partisans de l’entrée de la Turquie en Europe. Vous voyez tout de suite de quelle incohérence je veux parler.
P-E : Il n’y pas que des islamistes en Turquie. Il existe également des mouvements d’extrême-droite.
ADV : Je suis très étonné de voir à quel point on est indulgent, en Europe, vis-à-vis de l’extrême-droite turque, ultranationaliste et très puissante. Son principal parti, le MHP, n’a rien à envier à notre FN mais on n’en parle jamais en Europe. C’est un parti qui a pourtant pignon sur rue et une façade de respectabilité.
La Turquie reste ultranationaliste. Elle est comme elle est. On ne peut pas changer une mentalité et une civilisation à coups de modifications d’institutions, surtout quand ceux qui en sont à l’origine poursuivent des buts obscurs.
Je pense que la Turquie doit être encouragée à être un peu moins nationaliste et à respecter un peu plus les droits de l’homme. Là, ce sont les bons arguments des partisans de la Turquie dans l’Europe.
Je pense que l’on peut cependant proposer à la Turquie un statut privilégié qui va plus loin que celui, actuel, d’association, qui lui donne l’essentiel des aides qu’elle escompte obtenir de l’UE. On peut lui proposer, comme à des non-adhérents à l’UE mais appartenant à l’espace économique européen – la Suisse, par exemple –, toutes les formes d’harmonisation, tous les échanges, toutes les réductions de droits de douane.
P-E : Est-ce ce que vous appelez l’option du troisième cercle ?
ADV : L’option du troisième cercle est plus qu’un simple statut d’association comme celui qui existe avec la Tunisie, plus que l’union douanière actuelle. C’est une forme intermédiaire entre l’union douanière et l’adhésion pure et simple. C’est participer à tout ce que fait l’UE sauf le pouvoir de décision politique et institutionnel, c'est-à-dire, tout sauf le parlement européen. En revanche, tout ce qui concerne le commerce, les échanges universitaires, les grands programmes d’uniformisation ou structurels doit être développé. Il faut que des sommes assez considérables soient allouées à la Turquie pour que la « carotte » adhésion continue de susciter, en Turquie, des mouvements de réforme et de démocratisation. Mais il ne faut pas, non plus, faire le jeu de ceux qui veulent abolir les derniers cercles du pouvoir kémaliste.
Les institutions européennes seraient incompatibles avec la semi-démocratie qu’est la Turquie, menacée par la montée de l’islamisme depuis sa naissance. Atatürk a été agressé par les grandes confréries islamistes. Il a placé sa capitale à Ankara pour échapper justement au Sultan après son abolition du califat. Il a fait la guerre à la fois aux imams, aux grandes confréries religieuses et à l’institution du califat et du sultanat.
Depuis la création de cette Turquie moderne, en 1923, la Turquie vit une sorte de guerre civile larvée. Les forces qui sont aujourd’hui derrière Erdogan veulent laver l’affront perpétré par l’affreux Juif masqué et franc-maçon qu’était, à leurs yeux, Atatürk. Il est encore aujourd’hui considéré par les islamistes du monde entier, et même par tous les musulmans orthodoxes un peu religieux, comme la bête noire.
Ce que je crains, dans une démocratisation de la Turquie trop conforme à nos schémas, c’est le syndrome de 1933. Que des anti-démocrates profitent d’une démocratie formelle pour prendre le pouvoir et aller, un jour, beaucoup plus loin dans leurs réformes islamistes. On n’a tout de même pas vocation à favoriser la destruction d’un Kémalisme déjà fragile et surprotégé artificiellement par l’armée, les partis kémalistes ne faisant, depuis des années, que 10% aux élections. La vénération pour Atatürk est constamment entretenue par le MGK et par les militaires mais tout cela reste bien fragile.
On peut comparer la Turquie à la Tunisie. Dans les deux cas, c’est quelque chose de peu démocratique, qui est le moins mauvais des systèmes et qui est le plus à même à lutter contre la poussée islamiste.
Tant que l’islamisme sera à la mode et qu’il y aura, comme le dit Daniel Pipes, une tentation totalitaire, le danger persistera, avant tout pour les musulmans eux-mêmes.
Face à Hitler, face à Staline, on ne peut pas utiliser éternellement des mesures démocratiques et pacifiques. L’article 16 de notre Constitution, comme Périclès et les systèmes grecs, prévoit des phases non démocratiques de l’Histoire, et pour préserver nos démocraties, on est obligé de ne pas être dans une démocratie parfaite du point de vue formel sinon ce sont les totalitaires qui, se servant de la démocratie et du système électoral, parviennent à détruire la société pluraliste.
Karl Popper avait décrit le syndrome de ces sociétés pluralistes ouvertes. Jusqu’où et face à qui doivent-elles le rester ? Je crois qu’on est en droit de se poser cette question. Je crois, comme les Américains, qu’il y a du bien et du mal. Certains systèmes sont moins mauvais que d’autres.
La Turquie est encore laïque, alliée avec Israël et les Etats-Unis. Elle est le représentant d’un système unique, je le répète, dans le monde musulman, le Chah d’Iran et Bourguiba ayant disparu. Ne soyons pas ceux qui détruiront cette Turquie.
P-E : Nous avons largement développé les risques politiques de l’entrée de la Turquie en Europe.. Pouvez-vous nous parler aussi des risques économiques qu’elle entraînerait?
ADV : Tout d’abord et pour en finir avec les risques politiques, il y a aussi le risque d’avoir cent députés turcs au parlement européen, des frontières avec l’Irak, l’Iran, la Syrie, la Géorgie, beaucoup de pays parmi les plus dangereux du monde.
Mais effectivement, il y a aussi un danger économique. On ne peut actuellement financer, avec le 1% du budget européen, les 18 à 20 milliards nécessaires pour aider la Turquie avec les fonds structurels. La PAC est déjà en train d’imploser. Avec la Turquie, elle implosera complètement. M. Bolkestein, l’autrichien Franz Fischer le reconnaissent, tout comme des commissaires européens chargés des questions agricoles, tout à fait autorisés à s’exprimer sur le sujet et qui ont récemment publié des rapports assez inquiétants. Et là, il ne s’agit pas de Philippe de Villiers ou d’eurosceptiques. En matière de PAC, la Turquie sera, à elle seule, plus consommatrice de budget européen que les dix pays fraîchement admis.
L’artisanat européen, le textile, le vêtement en général, sont en danger. Tout un pan de l’artisanat espagnol, italien, grec et français risque d’être totalement ruiné.
Il y a aussi un risque de délocalisation massive, même en cas d’installation de l’Euro. Actuellement, il existe un rapport de un à dix en matière de niveau de vie. Le même rapport existe au sein de la Turquie entre l’Est et l’Ouest ! Cette disparité perdurera. En conséquence, surviendra une immigration de main d’œuvre turque de plus en plus incontrôlable.
Donc risques économiques, risques sociaux difficiles à gérer.
L’Euro est déjà en grande difficulté du fait de la disparité entre les 25 car on ne bénéficie pas de ce qu’on appelle, en économie, une zone optimale monétaire.. La Turquie ne fera qu’aggraver les dysharmonies déjà présentes en matière monétaire et économique.
Le système actuel est fait pour une Europe approfondie, pas pour un concept d’Eurasie, avec des économies de l’Est déjà très en retard, représentant un poids pour les autres.
Il est irresponsable de faire croire que ce système survivra dans un espace eurasiatique.
P-E : Vous parliez d’irresponsabilité. Jacques Chirac, malgré les réalités que vous venez de décrire, malgré la forte opposition nationale, y compris et surtout dans son propre camp politique, continue de soutenir la candidature turque. Pour quelle raison ? Quels intérêts poursuit-il ?
ADV : Jacques Chirac a une peur bleue du réveil de l’islamisme et du choc Islam-Occident depuis le traumatisme des attentats de 1986, depuis les menaces du GIA dont il avait reçu des lettres l’enjoignant à la conversion à l’Islam au risque d’être lui-même assassiné, dans les années 90. Il a été traumatisé par les attentats de 95, par l’affaire Khaled Khelkal. Il a été confronté au terrorisme islamiste chaque fois qu’il a été au pouvoir. Je ne dis pas qu’il a peur pour lui-même mais il est persuadé qu’il faut conjurer un choc des civilisations qui mettrait à feu et à sang la France et l’Europe.
Sa stratégie consiste en l’amitié avec le monde arabe et le monde musulman. L’entrée de la Turquie en Europe en fait partie. Il est persuadé que cela calmerait la haine des islamistes. Cela n’a aucun rapport avec le moindre cynisme économique. Cela ne relève même pas de l’influence de son ami, feu Rafic Hariri.
C’est plus simple que ça : pour lui, il ne faut pas donner à l’Europe une identité judéo-chrétienne trop voyante qui braquerait l’Islam. Il croit qu’une Europe islamo-judéo-chrétienne, avec l’entrée de la Turquie, calmerait le monde arabo-musulman.
Ce que je vous dis est écrit noir sur blanc dans un rapport de la Fondation pour l’Initiative Politique de Jérôme Monod, qui est l’un des principaux conseillers et idéologues du système chiraquien : l’Europe doit être, à l’opposé d’une Amérique qui brandit la Bible, laïque, non identitaire, tiers-mondiste et surtout pas judéo-chrétienne. Une dose de pays musulmans dans l’Europe permettra de noyer cette identité trop marquée.
L’idée de cette conjuration du choc des civilisations est tellement importante pour Chirac que l’aval populaire n’est pas important à ses yeux. Il pense convaincre le peuple par la pédagogie et se dit que s’il vote mal, on le fera revoter autant qu’il le faudra pour permettre l’entrée de la Turquie. Il n’a pas tout à fait tort d’y croire puisque sa dernière intervention à Bruxelles en décembre 2004 a permis de faire passer, dans les sondages, les opposants à l’entrée de la Turquie, en France, de 70% à un peu moins de 50% ! Il a une forte capacité de conviction et va déployer toutes ses forces pour convaincre l’opinion publique.
C’est une vraie bataille qui se joue entre Sarkozy et Chirac. Personnellement, j’ai totalement rejoint, au sein même de l’UMP, mon parti, les positions de Sarkozy. C’est aussi un peu Sarkozy qui a rejoint les nôtres puisque nous avions commencé, il y a 3 ans, avec Rachid Kaci et François d’Aubert à organiser des réunions pour tenter de convaincre Alain Juppé de prendre position contre la Turquie en Europe. Je crois pouvoir affirmer que nous avons influencé beaucoup de dirigeants de l’UMP de l’époque et que nous avons pas mal motivé les militants. En ce temps-là, c’était un peu mal vu et considéré comme anti-turc. Aujourd’hui, on voit de plus en plus qu’on peut être un ami de la Turquie et défendre ce qu’il y a de mieux dans ce pays, le Kémalisme, tout en étant contre son entrée dans l’UE.
Mais il ne faut pas mélanger les choses comme Nicolas Dupont-Aignan : pour lui, il faut dire non à la constitution pour dire non à la Turquie. De ce point de vue, je me distance des villiéristes et des souverainistes et je refuse de répondre « non » à tout. Il n’est pas du tout antinomique d’être pour la constitution européenne et d’être contre l’entrée de la Turquie en Europe.
P-E : Quel jugement portez-vous sur les contacts récents entre Michel Barnier et Condolezza Rice ? Croyez-vous en une refondation de l’axe atlantique ?
ADV : Je pense que tout est toujours possible parce que Chirac et son équipe, sauf Villepin qui est un roc, se caractérisent par une mouvance constante et une capacité d’évolution. Souvenez-vous du Chirac d’il y a 20 ans : contre l’entrée de la Turquie en Europe, contre le processus de construction européenne ! Il était, à l’époque, conseillé par Marie-France Garaud. C’est un homme qui a toujours changé. Il est capable de virages à 180 degrés. Rappelez-vous qu’en 95, il avait choqué avec ses essais nucléaires, un rapprochement avec l’OTAN et les Etats-Unis. On l’accusait alors de l’inverse de ce pourquoi on le loue aujourd’hui. On l’accusait de trahir le Gaullisme et de faire revenir la France dans le giron du système politique intégré de l’OTAN qu’on avait quitté en 1966.
S’il voit un intérêt à se rapprocher des Etats-Unis, à un moment ou à un autre, s’il se rend compte que la stratégie anti-américaine n’a pas payé, il est capable de provoquer un rapprochement historique. Et l’Amérique, elle-même, n’est pas stupide et sait qu’en Europe, la France reste, malgré tout, le pays prépondérant, plus que l’Allemagne qui s’embourbe depuis quelque temps avec un leader qui ne se montre pas particulièrement à la hauteur. L’Angleterre a un statut spécial qui n’est pas si stratégique que ça pour les Etats-Unis, contrairement à ce qu’on croit.
Ce que craignent le plus les Américains, c’est le pouvoir de séduction idéologique – ou de nuisance ! - de la France sur les autres pays européens. C’est pourquoi ils cherchent toujours à se réconcilier avec les Français. Même si la France est stratégiquement moins forte que par le passé, elle reste leader, au sein d’une certaines Europe, dans le domaine des idées.
Les Etats-Unis comptent sur deux choses en Europe : les pays de l’Europe de l’Est, alliés très sûrs, et une France que l’on se doit de courtiser. Le rapprochement Barnier-Rice s’inscrit dans cette volonté de passer l’éponge, même si personne n’est convaincu, et d’oublier cette brouille terrible qui est allée très loin avant le déclenchement de la guerre d’Irak. On utilise certains thèmes, comme la Syrie et le Liban, pour se réconcilier. En ce qui concerne le Proche-Orient, la France commence à se rendre compte qu’elle a misé sur le mauvais cheval avec Arafat jusqu’au dernier moment et essaie, à présent, de se rattraper.
P-E : Bien que ce ne soit pas à l’ordre du jour, que penseriez-vous de l’intégration d’Israël à l’UE ? Là, pas de danger d’islamisation, pas de risque démographique. Seulement l’association à un pôle d’excellence technologique et culturel.
ADV : C’est vrai ! Non seulement l’idée d’une association d’Israël à l’UE ne m’a jamais gêné mais j’étais même un des premiers à la proposer. J’ai même dit dans mon livre sur la Turquie qu’on nous parlait des racines européennes de la Turquie alors qu’Israël est, de façon évidente, beaucoup plus européen que la Turquie. Israël a été fondé par des Européens. Les premiers pionniers ashkénazes étaient européens à 100%. Il est, au moins, aussi européen que la Russie. Certains nous demandent d’intégrer la Turquie pour pouvoir, ensuite, intégrer Israël et le Liban. Moi, je dis qu’on n’a pas besoin de passer par la Turquie pour intégrer Israël qui est déjà d’essence européenne.
Là aussi, Sarkozy est habile puisqu’il est allé serrer la main de Sharon au moment même où on acceptait la candidature turque à l’UE. Et ce jour-là, il a déclaré son opposition à l’entrée de la Turquie en Europe en même temps qu’il prônait l’activation d’un processus d’association d’Israël à l’UE. Il n’a pas utilisé le terme prématuré d’adhésion en raison des obstacles diplomatiques très précis qu’il sait difficiles à lever pour l’instant.
En tout cas, je suis pour ! Puisqu’on parle de la Turquie dans l’Europe, donnons au moins autant à Israël qu’à la Turquie. Ça me paraît, pour le moins, une question de devoir, une question de responsabilité historique.
Je suis d’accord avec Sarkozy : avant que la Turquie n’entre dans l’Europe, proposons au moins à Israël un statut d’association unique équivalent à celui qui fut proposé à la Turquie en 1963. Là, les rapports seraient un peu mieux équilibrés et je commencerais à mieux comprendre la diplomatie européenne. Mais tant qu’Israël n’aura même pas ce dont bénéficie la Turquie depuis 1963, les Israéliens auront raison de se sentir mis à l’écart par l’UE et injustement traités.
P-E : Alexandre del Valle, vous avez, tout au long de cet entretien, marqué une constante position pro-israélienne. Etes-vous juif?
ADV : Non. Je suis baptisé. Je ne vais pas vous apprendre qu’aux Etats-Unis comme en Europe, ce sont parfois des Chrétiens qui défendent le plus Israël - Chrétiens évangéliques notamment, mais également de grands Chrétiens comme Alain Besançon - et inversement des Juifs honteux qui accablent le plus ce petit pays si fort et vulnérable à la fois mais unique en son genre, de par ses réalisations géniales et son retour inattendu sur la scène de l'Histoire. Du point de vue géopolitique, les anti-israéliens doivent simplement comprendre qu'Israël est un fait incontournable, que les Juifs ont définitivement compris qu'ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes depuis la Shoah et donc que cet Etat vivra quoi qu'en pensent ses ennemis.
Pour ma part, je ne pense pas être spécialement "pro" quoi que ce soit ou qui que ce soit. Mais je revendique profondément une identité "judéo-chrétienne" qui intègre Israël comme membre à part entière de la réalité géo-civilisationnelle panoccidentale que je défends. N'oublions pas, nous Occidentaux, que nous sommes tous des "Judéo-chrétiens". Il est vrai que je défends Israël face à la désinformation et à la haine, comme j’ai défendu les Arméniens ou les Serbes et les Chrétiens du Liban. Mon pro-israélisme n'implique d'ailleurs ni un anti-palestinisme ni un anti-arabisme: je désire seulement que les peuples arabo-musulmans sortent de la mentalité théocratique qui les maintient dans la misère et la dictature, qu'ils cessent de croire que tous les maux de la terre viennent des Juifs ou des "sionistes". Car même si Israël est critiquable comme tout Etat, la théorie du bouc-émissaire et l'antisionisme primaire appartiennent à l'univers de la théorie du complot et de la paranoïa collective que je réfute et combats.
P-E : Une dernière question pour conclure: en allant du meilleur au pire, quels sont, selon vous, les différents scenarii possibles quant au remodelage géopolitique mondial et européen des cinquante prochaines années ?
ADV : Je crains surtout la montée de la puissance chinoise et je pense que la perspective d’une guerre entre la Chine et les Etats-Unis ne peut être totalement écartée. Autour de Taiwan et de la volonté chinoise de se redéployer en Asie, on a toute une série de conflits possibles avec le Japon ou les Etats-Unis. Il faudra aussi compter avec la montée en puissance de l’Inde.
La Chine sera un concurrent économique redoutable pour l’Europe et les Etats-Unis. Il est même possible que l’Europe soit ruinée par la montée en puissance de l’industrie et de l’artisanat chinois. Les régions de l’Est de la Chine deviennent compétitives et prospères avec, dans 20 à 25 ans, entre l’Inde et la Chine, près de 200 millions de personnes qui appartiendront aux classes moyennes capables de consommer. Cela représentera, en même temps que de nouveaux marchés, une concurrence féroce pour nous. La consommation de matières premières en Chine sera très difficile à gérer. L’Occident manquera dans 50 ans de pétrole, la puissance chinoise, grande consommatrice d’énergie, encore plus. Des guerres, au moins économiques, éclateront entre Chinois et Occidentaux pour le contrôle des énergies. La seconde guerre du Golfe avait servi aussi à contrôler les matières premières énergétiques pour disposer d’un moyen de pression sur la Chine.
Il faut prévoir des conflits indo-chinois et indo-pakistanais, ou du moins de fortes tensions. La partie asiatique du monde est celle où l’économie se développe le plus rapidement en même temps que celle où les budgets militaires croissent le plus vite chaque année. La prolifération balistique conventionnelle et nucléaire y est absolument stupéfiante.
Je crains que l’Europe soit « larguée » économiquement, militairement et stratégiquement, embourbée dans son État-providence, divisée au niveau de ses diplomaties. L’UE évolue de plus en plus vers l’état de « ventre mou » qui sort progressivement de l’Histoire, comme dit dans un titre de ses livres, mon maître, le général Gallois. Ne perdureront comme acteurs fondamentaux que les États-Unis, la Chine, l’Inde, le Japon, l’Asie-Pacifique émergente. L’Europe sera un no man’s land, bien sûr prospère pendant encore pas mal d’années, mais en décadence progressive pour avoir abdiqué dans les domaines de la puissance, de l’efficacité économique et de la stratégie. L’Europe aura perdu ses plumes dans l’Etat-providence, l’assistanat et le déclin démographique. C’est ce dernier point qui est mis en avant par les partisans de l’entrée de la Turquie en Europe, avec l’idée de l’arrivée de pays jeunes qui enrichiraient démographiquement l’Europe. Ce serait aller de Charybde en Scylla. Ce serait peut-être une solution pour les retraites mais au prix d’une perte de cohérence culturelle et civilisationnelle.
L’Europe risque de devenir le parent pauvre d’une nouvelle scène internationale qui verra son centre géopolitique, le heartland de Mackinder pour qui ce centre était la Russie, se déplacer en Asie-Pacifique avec l’Amérique qui est un acteur de l’Asie-Pacifique, sans l’Union Européenne.
P-E : Alexandre Del Valle, je vous remercie.
Interview réalisée par Jean-Pierre Chemla pour Primo-Europe
Source : http://www.primo-europe.org/interview.php?numdoc=In-945542775
ADV : Le paradoxe de cet argument est que c’est justement au moment où des islamistes purs et durs – et là, je peux prouver qu’ils le sont – arrivent au pouvoir en Turquie que l’on nous fait croire que la Turquie dans l’Europe serait une garantie contre l’islamisme. Je peux vous prouver que c’est exactement l’inverse. Quand on est un vrai partisan de la Turquie, telle qu’on la défend avec ses images d’Epinal de pays laïque et kémaliste, on ne peut pas logiquement prétendre la soutenir en aidant Erdogan et les islamistes actuellement au pouvoir. Ils viennent tout de même d’un mouvement profondément radical et antisémite, ont été condamnés pour incitation à la haine religieuse, sont pour la polygamie, ce qui a été ouvertement déclaré par Erdogan. Ils ont voulu condamner l’adultère et le flirt par ce fameux projet de loi qui a tant fait scandale. 30% des députés de ce parti sont polygames. Ils sont adeptes d’un islamisme anti-Atatürk et veulent utiliser l’Europe et ses valeurs humanistes, là aussi de façon subversive, pour défendre le voile et la réislamisation de la Turquie. P-E : L’armée turque, profondément laïque et kémaliste n’est-elle pas le garant d’une Turquie à vocation européenne ?
ADV : Justement ! Le principal obstacle des islamistes turcs était le conseil national de sécurité, le MGK, structure militaro-civile contrôlée par l’armée. Mais Bruxelles a posé comme condition la destitution, pour le MGK, de ses pouvoirs politiques et militaires, faisant ainsi le jeu des islamistes.
Badinter a parfaitement répondu à ceux qui veulent inviter la Turquie en Europe pour l’empêcher d’aller dans le giron de l’Islam en les renvoyant à leur naïveté. Erdogan, de retour de Bruxelles, était accueilli triomphalement, en conquérant de l’Europe, et signait, dès le lendemain, un accord d’association historique avec la Syrie ! Ce qui est très étonnant est qu’on en a très peu parlé dans les médias. Au même moment où la Turquie islamiste entrevoit de se débarrasser de ses militaires kémalistes grâce à l’Europe, elle se réconcilie avec la Syrie et prend le contrôle de l’Organisation de la Conférence Islamiste (OCI) ! Ce n’est pas n’importe quoi. Il s’agit d’une sorte d’ONU islamiste financée par les capitaux wahhabites saoudiens. Erdogan et son ministre des Affaires Étrangères sont très proches de l’Arabie Saoudite, adeptes d’un islamisme ‘soft’ en apparence mais wahhabite et réactionnaire à l’intérieur.
On a bien affaire à des gens qui, subvertissant les valeurs européennes, veulent asseoir sans violence une petite révolution islamiste douce et en finir définitivement avec les valeurs kémalistes que Erdogan combat clairement : quand il se vante d’envoyer ses deux filles étudier aux Etats-Unis pour échapper à la loi laïque turque qui oppresse les femmes voilées, on voit bien qu’il conspue cette laïcité tellement mise en avant par les partisans de l’entrée de la Turquie en Europe. Vous voyez tout de suite de quelle incohérence je veux parler.
P-E : Il n’y pas que des islamistes en Turquie. Il existe également des mouvements d’extrême-droite.
ADV : Je suis très étonné de voir à quel point on est indulgent, en Europe, vis-à-vis de l’extrême-droite turque, ultranationaliste et très puissante. Son principal parti, le MHP, n’a rien à envier à notre FN mais on n’en parle jamais en Europe. C’est un parti qui a pourtant pignon sur rue et une façade de respectabilité.
La Turquie reste ultranationaliste. Elle est comme elle est. On ne peut pas changer une mentalité et une civilisation à coups de modifications d’institutions, surtout quand ceux qui en sont à l’origine poursuivent des buts obscurs.
Je pense que la Turquie doit être encouragée à être un peu moins nationaliste et à respecter un peu plus les droits de l’homme. Là, ce sont les bons arguments des partisans de la Turquie dans l’Europe.
Je pense que l’on peut cependant proposer à la Turquie un statut privilégié qui va plus loin que celui, actuel, d’association, qui lui donne l’essentiel des aides qu’elle escompte obtenir de l’UE. On peut lui proposer, comme à des non-adhérents à l’UE mais appartenant à l’espace économique européen – la Suisse, par exemple –, toutes les formes d’harmonisation, tous les échanges, toutes les réductions de droits de douane.
P-E : Est-ce ce que vous appelez l’option du troisième cercle ?
ADV : L’option du troisième cercle est plus qu’un simple statut d’association comme celui qui existe avec la Tunisie, plus que l’union douanière actuelle. C’est une forme intermédiaire entre l’union douanière et l’adhésion pure et simple. C’est participer à tout ce que fait l’UE sauf le pouvoir de décision politique et institutionnel, c'est-à-dire, tout sauf le parlement européen. En revanche, tout ce qui concerne le commerce, les échanges universitaires, les grands programmes d’uniformisation ou structurels doit être développé. Il faut que des sommes assez considérables soient allouées à la Turquie pour que la « carotte » adhésion continue de susciter, en Turquie, des mouvements de réforme et de démocratisation. Mais il ne faut pas, non plus, faire le jeu de ceux qui veulent abolir les derniers cercles du pouvoir kémaliste.
Les institutions européennes seraient incompatibles avec la semi-démocratie qu’est la Turquie, menacée par la montée de l’islamisme depuis sa naissance. Atatürk a été agressé par les grandes confréries islamistes. Il a placé sa capitale à Ankara pour échapper justement au Sultan après son abolition du califat. Il a fait la guerre à la fois aux imams, aux grandes confréries religieuses et à l’institution du califat et du sultanat.
Depuis la création de cette Turquie moderne, en 1923, la Turquie vit une sorte de guerre civile larvée. Les forces qui sont aujourd’hui derrière Erdogan veulent laver l’affront perpétré par l’affreux Juif masqué et franc-maçon qu’était, à leurs yeux, Atatürk. Il est encore aujourd’hui considéré par les islamistes du monde entier, et même par tous les musulmans orthodoxes un peu religieux, comme la bête noire.
Ce que je crains, dans une démocratisation de la Turquie trop conforme à nos schémas, c’est le syndrome de 1933. Que des anti-démocrates profitent d’une démocratie formelle pour prendre le pouvoir et aller, un jour, beaucoup plus loin dans leurs réformes islamistes. On n’a tout de même pas vocation à favoriser la destruction d’un Kémalisme déjà fragile et surprotégé artificiellement par l’armée, les partis kémalistes ne faisant, depuis des années, que 10% aux élections. La vénération pour Atatürk est constamment entretenue par le MGK et par les militaires mais tout cela reste bien fragile.
On peut comparer la Turquie à la Tunisie. Dans les deux cas, c’est quelque chose de peu démocratique, qui est le moins mauvais des systèmes et qui est le plus à même à lutter contre la poussée islamiste.
Tant que l’islamisme sera à la mode et qu’il y aura, comme le dit Daniel Pipes, une tentation totalitaire, le danger persistera, avant tout pour les musulmans eux-mêmes.
Face à Hitler, face à Staline, on ne peut pas utiliser éternellement des mesures démocratiques et pacifiques. L’article 16 de notre Constitution, comme Périclès et les systèmes grecs, prévoit des phases non démocratiques de l’Histoire, et pour préserver nos démocraties, on est obligé de ne pas être dans une démocratie parfaite du point de vue formel sinon ce sont les totalitaires qui, se servant de la démocratie et du système électoral, parviennent à détruire la société pluraliste.
Karl Popper avait décrit le syndrome de ces sociétés pluralistes ouvertes. Jusqu’où et face à qui doivent-elles le rester ? Je crois qu’on est en droit de se poser cette question. Je crois, comme les Américains, qu’il y a du bien et du mal. Certains systèmes sont moins mauvais que d’autres.
La Turquie est encore laïque, alliée avec Israël et les Etats-Unis. Elle est le représentant d’un système unique, je le répète, dans le monde musulman, le Chah d’Iran et Bourguiba ayant disparu. Ne soyons pas ceux qui détruiront cette Turquie.
P-E : Nous avons largement développé les risques politiques de l’entrée de la Turquie en Europe.. Pouvez-vous nous parler aussi des risques économiques qu’elle entraînerait?
ADV : Tout d’abord et pour en finir avec les risques politiques, il y a aussi le risque d’avoir cent députés turcs au parlement européen, des frontières avec l’Irak, l’Iran, la Syrie, la Géorgie, beaucoup de pays parmi les plus dangereux du monde.
Mais effectivement, il y a aussi un danger économique. On ne peut actuellement financer, avec le 1% du budget européen, les 18 à 20 milliards nécessaires pour aider la Turquie avec les fonds structurels. La PAC est déjà en train d’imploser. Avec la Turquie, elle implosera complètement. M. Bolkestein, l’autrichien Franz Fischer le reconnaissent, tout comme des commissaires européens chargés des questions agricoles, tout à fait autorisés à s’exprimer sur le sujet et qui ont récemment publié des rapports assez inquiétants. Et là, il ne s’agit pas de Philippe de Villiers ou d’eurosceptiques. En matière de PAC, la Turquie sera, à elle seule, plus consommatrice de budget européen que les dix pays fraîchement admis.
L’artisanat européen, le textile, le vêtement en général, sont en danger. Tout un pan de l’artisanat espagnol, italien, grec et français risque d’être totalement ruiné.
Il y a aussi un risque de délocalisation massive, même en cas d’installation de l’Euro. Actuellement, il existe un rapport de un à dix en matière de niveau de vie. Le même rapport existe au sein de la Turquie entre l’Est et l’Ouest ! Cette disparité perdurera. En conséquence, surviendra une immigration de main d’œuvre turque de plus en plus incontrôlable.
Donc risques économiques, risques sociaux difficiles à gérer.
L’Euro est déjà en grande difficulté du fait de la disparité entre les 25 car on ne bénéficie pas de ce qu’on appelle, en économie, une zone optimale monétaire.. La Turquie ne fera qu’aggraver les dysharmonies déjà présentes en matière monétaire et économique.
Le système actuel est fait pour une Europe approfondie, pas pour un concept d’Eurasie, avec des économies de l’Est déjà très en retard, représentant un poids pour les autres.
Il est irresponsable de faire croire que ce système survivra dans un espace eurasiatique.
P-E : Vous parliez d’irresponsabilité. Jacques Chirac, malgré les réalités que vous venez de décrire, malgré la forte opposition nationale, y compris et surtout dans son propre camp politique, continue de soutenir la candidature turque. Pour quelle raison ? Quels intérêts poursuit-il ?
ADV : Jacques Chirac a une peur bleue du réveil de l’islamisme et du choc Islam-Occident depuis le traumatisme des attentats de 1986, depuis les menaces du GIA dont il avait reçu des lettres l’enjoignant à la conversion à l’Islam au risque d’être lui-même assassiné, dans les années 90. Il a été traumatisé par les attentats de 95, par l’affaire Khaled Khelkal. Il a été confronté au terrorisme islamiste chaque fois qu’il a été au pouvoir. Je ne dis pas qu’il a peur pour lui-même mais il est persuadé qu’il faut conjurer un choc des civilisations qui mettrait à feu et à sang la France et l’Europe.
Sa stratégie consiste en l’amitié avec le monde arabe et le monde musulman. L’entrée de la Turquie en Europe en fait partie. Il est persuadé que cela calmerait la haine des islamistes. Cela n’a aucun rapport avec le moindre cynisme économique. Cela ne relève même pas de l’influence de son ami, feu Rafic Hariri.
C’est plus simple que ça : pour lui, il ne faut pas donner à l’Europe une identité judéo-chrétienne trop voyante qui braquerait l’Islam. Il croit qu’une Europe islamo-judéo-chrétienne, avec l’entrée de la Turquie, calmerait le monde arabo-musulman.
Ce que je vous dis est écrit noir sur blanc dans un rapport de la Fondation pour l’Initiative Politique de Jérôme Monod, qui est l’un des principaux conseillers et idéologues du système chiraquien : l’Europe doit être, à l’opposé d’une Amérique qui brandit la Bible, laïque, non identitaire, tiers-mondiste et surtout pas judéo-chrétienne. Une dose de pays musulmans dans l’Europe permettra de noyer cette identité trop marquée.
L’idée de cette conjuration du choc des civilisations est tellement importante pour Chirac que l’aval populaire n’est pas important à ses yeux. Il pense convaincre le peuple par la pédagogie et se dit que s’il vote mal, on le fera revoter autant qu’il le faudra pour permettre l’entrée de la Turquie. Il n’a pas tout à fait tort d’y croire puisque sa dernière intervention à Bruxelles en décembre 2004 a permis de faire passer, dans les sondages, les opposants à l’entrée de la Turquie, en France, de 70% à un peu moins de 50% ! Il a une forte capacité de conviction et va déployer toutes ses forces pour convaincre l’opinion publique.
C’est une vraie bataille qui se joue entre Sarkozy et Chirac. Personnellement, j’ai totalement rejoint, au sein même de l’UMP, mon parti, les positions de Sarkozy. C’est aussi un peu Sarkozy qui a rejoint les nôtres puisque nous avions commencé, il y a 3 ans, avec Rachid Kaci et François d’Aubert à organiser des réunions pour tenter de convaincre Alain Juppé de prendre position contre la Turquie en Europe. Je crois pouvoir affirmer que nous avons influencé beaucoup de dirigeants de l’UMP de l’époque et que nous avons pas mal motivé les militants. En ce temps-là, c’était un peu mal vu et considéré comme anti-turc. Aujourd’hui, on voit de plus en plus qu’on peut être un ami de la Turquie et défendre ce qu’il y a de mieux dans ce pays, le Kémalisme, tout en étant contre son entrée dans l’UE.
Mais il ne faut pas mélanger les choses comme Nicolas Dupont-Aignan : pour lui, il faut dire non à la constitution pour dire non à la Turquie. De ce point de vue, je me distance des villiéristes et des souverainistes et je refuse de répondre « non » à tout. Il n’est pas du tout antinomique d’être pour la constitution européenne et d’être contre l’entrée de la Turquie en Europe.
P-E : Quel jugement portez-vous sur les contacts récents entre Michel Barnier et Condolezza Rice ? Croyez-vous en une refondation de l’axe atlantique ?
ADV : Je pense que tout est toujours possible parce que Chirac et son équipe, sauf Villepin qui est un roc, se caractérisent par une mouvance constante et une capacité d’évolution. Souvenez-vous du Chirac d’il y a 20 ans : contre l’entrée de la Turquie en Europe, contre le processus de construction européenne ! Il était, à l’époque, conseillé par Marie-France Garaud. C’est un homme qui a toujours changé. Il est capable de virages à 180 degrés. Rappelez-vous qu’en 95, il avait choqué avec ses essais nucléaires, un rapprochement avec l’OTAN et les Etats-Unis. On l’accusait alors de l’inverse de ce pourquoi on le loue aujourd’hui. On l’accusait de trahir le Gaullisme et de faire revenir la France dans le giron du système politique intégré de l’OTAN qu’on avait quitté en 1966.
S’il voit un intérêt à se rapprocher des Etats-Unis, à un moment ou à un autre, s’il se rend compte que la stratégie anti-américaine n’a pas payé, il est capable de provoquer un rapprochement historique. Et l’Amérique, elle-même, n’est pas stupide et sait qu’en Europe, la France reste, malgré tout, le pays prépondérant, plus que l’Allemagne qui s’embourbe depuis quelque temps avec un leader qui ne se montre pas particulièrement à la hauteur. L’Angleterre a un statut spécial qui n’est pas si stratégique que ça pour les Etats-Unis, contrairement à ce qu’on croit.
Ce que craignent le plus les Américains, c’est le pouvoir de séduction idéologique – ou de nuisance ! - de la France sur les autres pays européens. C’est pourquoi ils cherchent toujours à se réconcilier avec les Français. Même si la France est stratégiquement moins forte que par le passé, elle reste leader, au sein d’une certaines Europe, dans le domaine des idées.
Les Etats-Unis comptent sur deux choses en Europe : les pays de l’Europe de l’Est, alliés très sûrs, et une France que l’on se doit de courtiser. Le rapprochement Barnier-Rice s’inscrit dans cette volonté de passer l’éponge, même si personne n’est convaincu, et d’oublier cette brouille terrible qui est allée très loin avant le déclenchement de la guerre d’Irak. On utilise certains thèmes, comme la Syrie et le Liban, pour se réconcilier. En ce qui concerne le Proche-Orient, la France commence à se rendre compte qu’elle a misé sur le mauvais cheval avec Arafat jusqu’au dernier moment et essaie, à présent, de se rattraper.
P-E : Bien que ce ne soit pas à l’ordre du jour, que penseriez-vous de l’intégration d’Israël à l’UE ? Là, pas de danger d’islamisation, pas de risque démographique. Seulement l’association à un pôle d’excellence technologique et culturel.
ADV : C’est vrai ! Non seulement l’idée d’une association d’Israël à l’UE ne m’a jamais gêné mais j’étais même un des premiers à la proposer. J’ai même dit dans mon livre sur la Turquie qu’on nous parlait des racines européennes de la Turquie alors qu’Israël est, de façon évidente, beaucoup plus européen que la Turquie. Israël a été fondé par des Européens. Les premiers pionniers ashkénazes étaient européens à 100%. Il est, au moins, aussi européen que la Russie. Certains nous demandent d’intégrer la Turquie pour pouvoir, ensuite, intégrer Israël et le Liban. Moi, je dis qu’on n’a pas besoin de passer par la Turquie pour intégrer Israël qui est déjà d’essence européenne.
Là aussi, Sarkozy est habile puisqu’il est allé serrer la main de Sharon au moment même où on acceptait la candidature turque à l’UE. Et ce jour-là, il a déclaré son opposition à l’entrée de la Turquie en Europe en même temps qu’il prônait l’activation d’un processus d’association d’Israël à l’UE. Il n’a pas utilisé le terme prématuré d’adhésion en raison des obstacles diplomatiques très précis qu’il sait difficiles à lever pour l’instant.
En tout cas, je suis pour ! Puisqu’on parle de la Turquie dans l’Europe, donnons au moins autant à Israël qu’à la Turquie. Ça me paraît, pour le moins, une question de devoir, une question de responsabilité historique.
Je suis d’accord avec Sarkozy : avant que la Turquie n’entre dans l’Europe, proposons au moins à Israël un statut d’association unique équivalent à celui qui fut proposé à la Turquie en 1963. Là, les rapports seraient un peu mieux équilibrés et je commencerais à mieux comprendre la diplomatie européenne. Mais tant qu’Israël n’aura même pas ce dont bénéficie la Turquie depuis 1963, les Israéliens auront raison de se sentir mis à l’écart par l’UE et injustement traités.
P-E : Alexandre del Valle, vous avez, tout au long de cet entretien, marqué une constante position pro-israélienne. Etes-vous juif?
ADV : Non. Je suis baptisé. Je ne vais pas vous apprendre qu’aux Etats-Unis comme en Europe, ce sont parfois des Chrétiens qui défendent le plus Israël - Chrétiens évangéliques notamment, mais également de grands Chrétiens comme Alain Besançon - et inversement des Juifs honteux qui accablent le plus ce petit pays si fort et vulnérable à la fois mais unique en son genre, de par ses réalisations géniales et son retour inattendu sur la scène de l'Histoire. Du point de vue géopolitique, les anti-israéliens doivent simplement comprendre qu'Israël est un fait incontournable, que les Juifs ont définitivement compris qu'ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes depuis la Shoah et donc que cet Etat vivra quoi qu'en pensent ses ennemis.
Pour ma part, je ne pense pas être spécialement "pro" quoi que ce soit ou qui que ce soit. Mais je revendique profondément une identité "judéo-chrétienne" qui intègre Israël comme membre à part entière de la réalité géo-civilisationnelle panoccidentale que je défends. N'oublions pas, nous Occidentaux, que nous sommes tous des "Judéo-chrétiens". Il est vrai que je défends Israël face à la désinformation et à la haine, comme j’ai défendu les Arméniens ou les Serbes et les Chrétiens du Liban. Mon pro-israélisme n'implique d'ailleurs ni un anti-palestinisme ni un anti-arabisme: je désire seulement que les peuples arabo-musulmans sortent de la mentalité théocratique qui les maintient dans la misère et la dictature, qu'ils cessent de croire que tous les maux de la terre viennent des Juifs ou des "sionistes". Car même si Israël est critiquable comme tout Etat, la théorie du bouc-émissaire et l'antisionisme primaire appartiennent à l'univers de la théorie du complot et de la paranoïa collective que je réfute et combats.
P-E : Une dernière question pour conclure: en allant du meilleur au pire, quels sont, selon vous, les différents scenarii possibles quant au remodelage géopolitique mondial et européen des cinquante prochaines années ?
ADV : Je crains surtout la montée de la puissance chinoise et je pense que la perspective d’une guerre entre la Chine et les Etats-Unis ne peut être totalement écartée. Autour de Taiwan et de la volonté chinoise de se redéployer en Asie, on a toute une série de conflits possibles avec le Japon ou les Etats-Unis. Il faudra aussi compter avec la montée en puissance de l’Inde.
La Chine sera un concurrent économique redoutable pour l’Europe et les Etats-Unis. Il est même possible que l’Europe soit ruinée par la montée en puissance de l’industrie et de l’artisanat chinois. Les régions de l’Est de la Chine deviennent compétitives et prospères avec, dans 20 à 25 ans, entre l’Inde et la Chine, près de 200 millions de personnes qui appartiendront aux classes moyennes capables de consommer. Cela représentera, en même temps que de nouveaux marchés, une concurrence féroce pour nous. La consommation de matières premières en Chine sera très difficile à gérer. L’Occident manquera dans 50 ans de pétrole, la puissance chinoise, grande consommatrice d’énergie, encore plus. Des guerres, au moins économiques, éclateront entre Chinois et Occidentaux pour le contrôle des énergies. La seconde guerre du Golfe avait servi aussi à contrôler les matières premières énergétiques pour disposer d’un moyen de pression sur la Chine.
Il faut prévoir des conflits indo-chinois et indo-pakistanais, ou du moins de fortes tensions. La partie asiatique du monde est celle où l’économie se développe le plus rapidement en même temps que celle où les budgets militaires croissent le plus vite chaque année. La prolifération balistique conventionnelle et nucléaire y est absolument stupéfiante.
Je crains que l’Europe soit « larguée » économiquement, militairement et stratégiquement, embourbée dans son État-providence, divisée au niveau de ses diplomaties. L’UE évolue de plus en plus vers l’état de « ventre mou » qui sort progressivement de l’Histoire, comme dit dans un titre de ses livres, mon maître, le général Gallois. Ne perdureront comme acteurs fondamentaux que les États-Unis, la Chine, l’Inde, le Japon, l’Asie-Pacifique émergente. L’Europe sera un no man’s land, bien sûr prospère pendant encore pas mal d’années, mais en décadence progressive pour avoir abdiqué dans les domaines de la puissance, de l’efficacité économique et de la stratégie. L’Europe aura perdu ses plumes dans l’Etat-providence, l’assistanat et le déclin démographique. C’est ce dernier point qui est mis en avant par les partisans de l’entrée de la Turquie en Europe, avec l’idée de l’arrivée de pays jeunes qui enrichiraient démographiquement l’Europe. Ce serait aller de Charybde en Scylla. Ce serait peut-être une solution pour les retraites mais au prix d’une perte de cohérence culturelle et civilisationnelle.
L’Europe risque de devenir le parent pauvre d’une nouvelle scène internationale qui verra son centre géopolitique, le heartland de Mackinder pour qui ce centre était la Russie, se déplacer en Asie-Pacifique avec l’Amérique qui est un acteur de l’Asie-Pacifique, sans l’Union Européenne.
P-E : Alexandre Del Valle, je vous remercie.
Interview réalisée par Jean-Pierre Chemla pour Primo-Europe
Source : http://www.primo-europe.org/interview.php?numdoc=In-945542775
