Entretien avec Tassos Papadopoulos - Président de la République de Chypre depuis février 2003

CHYPRE : DEMAIN, LA REUNIFICATION ?

Depuis l’été 1974 et l’intervention militaire de l’armée turque à Chypre, le sort de cette petite île de la Méditerranée constitue un véritable casse-tête tant pour l’ONU que pour l’Union européenne. Le récent plan de réunification proposé par Kofi Annan (1) fut, en effet, un échec cinglant : accepté par les Chypriotes turcs, ce texte a été rejeté par les Chypriotes grecs lors d’un référendum tenu le 24 avril 2004. Mais l’espoir n’est pas mort pour autant. Ne serait-ce que parce que l’adhésion de Chypre à l’UE, le 1er mai 2004, et les négociations d’adhésion entamées avec la Turquie le 3 octobre 2005 pourraient contribuer à débloquer la situation. Reste, il est vrai, que le gouvernement d’Ankara persiste dans son refus de reconnaître diplomatiquement Nicosie, d’ouvrir ses ports et ses aéroports aux bateaux et avions chypriotes et de mettre fin à l’occupation de la partie nord de l’île… Élu président de la République de Chypre en février 2003 pour un mandat de cinq ans, Tassos Papadopoulos s’est fixé comme objectif la réunification de son pays par une solution “ juste, viable et fonctionnelle ”. Sa rencontre avec Kofi Annan, le 28 février 2006 à Paris, a permis d’établir les conditions d’un nouveau tour de négociations entre Chypriotes grecs et Chypriotes turcs. Ces discussions devraient intervenir dans un avenir proche. Sera-ce l’occasion, pour l’homme fort de Nicosie, de rebattre les cartes et de faire enfin triompher une cause en suspens depuis plus de trente ans ? Jean Catsiapis et Alexandre Del Valle — Comment expliquez-vous que les Chypriotes grecs aient refusé le plan de réunification proposé par Kofi Annan ?

Tassos Papadopoulos — Par le référendum du 24 avril 2004, le peuple chypriote n’a pas rejeté la réunification de Chypre mais le plan qui lui était soumis. Ce plan n’aurait permis de réunifier ni la société, ni l’économie ni les institutions de l’île. S’il avait été adopté, seul un nombre limité de réfugiés chypriotes grecs auraient pu retourner dans le nord du pays ; de plus, la République de Chypre n’aurait pas disposé d’une Banque centrale et n’aurait donc pas pu appliquer une politique monétaire unifiée. Sur le plan institutionnel, le plan Annan prévoyait la disparition des institutions politiques actuelles dans les vingt-quatre heures suivant sa mise en œuvre… mais il n’envisageait pas l’instauration d’un État fédéral pour autant : aucune décision politique ou administrative n’aurait été possible sans l’accord des dirigeants des deux communautés . Un tel système aurait conduit à une impasse permanente. Il faut aussi ajouter que les Chypriotes grecs — qui devaient donc renoncer sans délai aux institutions de la République de Chypre — n’avaient aucune garantie quant à l’application par la Turquie du plan Annan. Quand on observe la façon dont Ankara tergiverse pour étendre aux dix nouveaux États de l’Union européenne son accord d’union douanière (2) on peut facilement comprendre que les Chypriotes grecs aient éprouvé un peu de scepticisme quant à la volonté du gouvernement turc de se conformer au plan de l’ONU !


J. C. et A. D. — Les grands partis de Grèce, la Nouvelle Démocratie et le Pasok, qui étaient favorables au plan Annan, n’ont pas été suivis par les Chypriotes grecs. Par surcroît, Athènes n’a pas participé aux manœuvres militaires d’octobre 2005 organisées par votre gouvernement. Serions-nous en train d’assister à une détérioration de vos relations ?

T. P. — Certainement pas. Nos rapports sont excellents : tous les partis politiques grecs n’ont-ils pas soutenu l’adhésion de Chypre à l’Union européenne ? S’il est vrai que, sur certains points, il peut y avoir des différences d’appréciation, je retiens surtout que les formations de Grèce au grand complet ont fait savoir qu’elles respectaient la volonté que le peuple chypriote a exprimée le 24 avril 2004. Quant aux manœuvres militaires, il est normal que ces exercices, qui n’avaient pas eu lieu depuis quatre ans et auxquels participent nos réservistes, aient été effectués exclusivement par des forces chypriotes. L’essentiel, c’est que la doctrine militaire définie par Athènes et Nicosie sur l’“ espace militaire unifié ” (3) soit toujours en vigueur. J’en profite pour souligner que lorsqu’il y a des manœuvres en zone occupée, elles sont toujours le fait de l’armée turque et non des forces chypriotes turques. Voilà qui devrait rappeler à l’Union européenne — avec laquelle Ankara a entamé des négociations — que cette armée est une armée d’occupation !


J. C. et A. D. — Où en sont les relations franco-chypriotes ? Le communiqué publié le 4 novembre 2005 par les ministres des Affaires étrangères de Chypre et de France évoque un “ dialogue structuré sur les questions d’intérêt commun ”. Pouvez-vous préciser en quoi consiste ce dialogue ?

T. P. — Nos deux pays entretiennent d’excellentes relations bilatérales et partagent des positions très proches sur nombre de questions internationales — y compris, bien sûr, européennes (4). Il n’en demeure pas moins que divers États membres de l’Union européenne défendent parfois des positions contradictoires. Et alors ? Tout dialogue a un aspect positif, même s’il n’aboutit pas à des décisions conjointes (5).


J. C. et A. D. — Ce dialogue franco-chypriote permettra-t-il de dédommager les dizaines de Français qui ont perdu leurs biens dans le nord de l’île à la suite de l’intervention de l’armée turque en 1974 ?
T. P. — Il est inexact de dire que les Français de Chypre ont perdu leurs biens situés en zone occupée. Juridiquement, ils en sont toujours propriétaires ; seulement, ils ne peuvent plus en jouir. La Turquie est donc tenue de les indemniser pour le dommage qu’ils subissent depuis plus de trente et un ans. D’ailleurs, la Cour européenne des droits de l’homme — saisie de l’affaire par des réfugiés chypriotes grecs qui, eux non plus, ne peuvent pas utiliser leur patrimoine en raison de l’occupation turque — a reconnu leur droit à l’indemnisation.


J. C. et A. D. — Vous avez rencontré des représentants du parti socialiste arménien Dachnak. Quelles relations votre gouvernement entretient-il avec ce parti et avec l’Arménie en général (6) ?

T. P. — En décembre 2004, à l’occasion du Conseil européen qui a décidé de l’ouverture des négociations d’adhésion avec la Turquie, j’ai effectivement rencontré une délégation de plusieurs partis d’Arménie (et pas seulement le parti Dachnak). Je n’étais pas le seul : tous les chefs d’État et de gouvernement ont discuté avec cette délégation. Pour répondre à votre question, la République de Chypre entretient d’excellentes relations avec Erevan. Nous avons beaucoup de respect pour la communauté arménienne de notre pays, qui est parfaitement intégrée dans la société chypriote. Savez-vous que cette communauté très prospère, qui ne représente qu’à peine 1 % de la population, payait en 1974 un impôt sur le revenu dont le montant égalait celui réglé par la communauté chypriote turque, pourtant dix-huit fois plus nombreuse ? J’aimerais également souligner que mon ancien conseiller de presse, Marios Karoyan, est d’origine arménienne.


J. C. et A. D. — Peut-on imaginer qu’afin de faciliter la réconciliation des communautés grecque et turque vous puissiez nommer un ministre chypriote turc dans votre gouvernement avant même que la question de la partition de l’île ne soit résolue ?

T. P. — Il n’est pas possible d’appliquer “ à la carte ” et de façon unilatérale un règlement qui n’a pas encore été conclu. Pour quelle raison nommerait-on un ministre chypriote turc alors qu’il n’est pas possible de faire élire des députés chypriotes turcs à la Chambre des Représentants ? Nous appliquons la Constitution de la République de Chypre, qui confère des droits égaux à tous les citoyens. Comme vous le savez sans doute, les Chypriotes turcs qui en font la demande obtiennent la délivrance d’un passeport de la République de Chypre. Ces dernières années, nous leur avons fourni quarante-cinq mille passeports. Naturellement, ces personnes deviennent immédiatement des citoyens de plein droit.


J. C. et A. D. — Passons, si vous le voulez bien, à la récente décision de l’Union européenne d’ouvrir des négociations d’adhésion avec Ankara. Vous n’avez pas utilisé votre droit de veto pour bloquer la candidature turque. Est-il vrai que vous avez pris cette décision sous la pression de la Grande-Bretagne et d’autres États anglo-saxons ? Selon certaines sources, ces pays auraient menacé de reconnaître unilatéralement l’entité illégale turque du Nord de Chypre (“ RTCN ”)…

T. P. — Londres n’a jamais officiellement envisagé une quelconque reconnaissance diplomatique de la soi-disant “ République turque de Chypre du Nord ”, ni même exercé les pressions auxquelles vous faites allusion, bien qu’une partie de l’opinion publique l’ait effectivement pensé. Au contraire, Tony Blair et le ministre des Affaires étrangères, Jack Straw, ont déclaré à plusieurs reprises qu’ils ne reconnaîtraient jamais d’autre État que le nôtre à Chypre. Même si certains en ont caressé l’espoir, la Grande-Bretagne n’aurait, de toute façon, pas pu se livrer à ce genre de pressions — ne serait-ce que parce qu’elle est, depuis les origines de la République de Chypre, l’un des “ États garants ” de l’intégrité territoriale de l’île, avec la Grèce et la Turquie (7). Rappelons qu’au moment de notre adhésion à l’Union européenne, en 2004, nous avons officiellement signé un accord établissant une relation bilatérale entre la République de Chypre et chacun des vingt-quatre autres États membres de l’UE. Selon le protocole n°10 de cet accord, c’est tout le territoire de Chypre qui a adhéré à l’Union, et notre République est l’unique entité juridique reconnue dans l’ensemble de l’île. Or la République de Chypre n’ayant pas la possibilité d’appliquer l’acquis communautaire dans les zones occupées par la Turquie, cet acquis communautaire y est simplement suspendu, dans l’attente d’une éventuelle réunification. Malheureusement, la politique de la Grande-Bretagne et d’autres pays consiste à améliorer au maximum le statut (8) de l’Administration des Chypriotes Turcs du Nord, ce qui explique la forte présence touristique et économique des Britanniques, ainsi que les coopérations universitaires entre la “ RTCN ” et certaines institutions américano-britanniques. Mais ces relations n’ont jamais conduit à une requête de reconnaissance officielle. D’ailleurs, aucun pays ne promeut pareille reconnaissance de l’entité illégale de Chypre du Nord. À mon avis, même les Turcs ne s’y emploient pas réellement. Ils savent que si un autre État que la Turquie nouait des liens diplomatiques avec la “ RTCN ”, nous aurions les moyens de bloquer le paiement de diverses aides accordées à Ankara au titre de la pré-adhésion à l’UE… et nous ne nous en priverions pas ! Je vous rappelle aussi qu’en tant que membres à part entière de l’UE tous les citoyens légaux de la République de Chypre sont désormais citoyens de l’Union européenne. Ce constat vaut également pour les Chypriotes turcs. Par conséquent, si les habitants du Nord affirmaient soudain que la “ RTCN ” est un État à part entière dont ils sont les citoyens, ils perdraient automatiquement leur citoyenneté européenne puisque l’Europe ne reconnaît pas leur entité. Et ce n’est pas tout : ils perdraient également nombre d’intérêts légaux et économiques (9).


J. C. et A. D. — Quoi qu’il en soit, Ankara considère votre refus d’utiliser le droit de veto comme une grande victoire diplomatique, et il semble difficile de lui donner tort sur ce point…

T. P. — Il ne faut pas analyser les affaires politiques en termes de victoires ou de défaites. N’oubliez pas que notre intérêt premier consiste à résoudre le problème chypriote. Concernant le droit de veto, votre question semble supposer que l’Union européenne serait comparable à un simple club, dont chaque membre pourrait refuser l’entrée à n’importe quel postulant. Or s’il est vrai que les États de l’UE disposent d’un droit de veto, ils ont aussi l’obligation de travailler de concert avec les autres pays. Avant d’exercer son droit de veto, tout État doit donc essayer d’emporter le soutien de la plupart de ses associés. Ce n’est que par le consensus que l’on est en mesure de promouvoir ses intérêts. Quand Ankara a demandé l’ouverture des négociations, les vingt-quatre autres pays de l’Union ont souhaité accéder à sa demande. Attention : cette position commune n’indique nullement que les avis sur la Turquie sont identiques ! Chacun a sa propre vision de ce qui arrivera dans dix ou quinze ans. Certains pensent même que la Turquie n’intégrera jamais l’UE. D’autres estiment que si la Turquie entreprend les réformes nécessaires à l’application des normes européennes, sa philosophie changera ; et que, à l’inverse, l’Europe claque sa porte au nez des Turcs, ceux-ci se tourneront vers d’autres horizons plus ou moins incertains. Nous pensons, nous aussi, qu’il faut donner une chance à ce pays ; c’est pourquoi nous avons donné notre assentiment à l’ouverture des négociations.


J. C. et A. D. — Mais l’Europe repose sur des valeurs humanistes que les dirigeants actuels d’Ankara ne semblent pas vraiment partager . De plus, il existe un contexte civilisationnel, géographique, philosophique et historique propre au continent. N’est-il pas dangereux, d’accepter qu’un pays non-européen entre dans l’Union simplement parce que, dans le cas contraire, il risquerait de basculer de l’autre côté ?

T. P. — Vous n’avez pas tort. Mais, à mon sens, une seule question présente de l’importance : la Turquie est-elle capable d’adapter sa philosophie, sa mentalité, sa perception du monde, etc. aux exigences de l’UE ? Cette question sera tranchée dans quelques années. Personne ne demande que la Turquie adhère immédiatement, pour la bonne raison que, dans l’état actuel des choses, la réponse ne peut être que négative. Nous estimons seulement que ce pays mérite d’avoir l’occasion de prouver qu’il est capable — en dix, quinze, vingt ans — de se conformer aux critères européens et aux valeurs de l’Union. La question de l’adhésion est donc prématurée.


J. C. et A. D. — Pour de nombreux Français, l’ouverture des négociations avec Ankara malgré la non-reconnaissance de la République de Chypre par la Turquie a été une surprise, voire un choc. En août 2005, le premier ministre Dominique de Villepin et le ministre des Affaires étrangères Philippe Douste-Blazy avaient défendu, conjointement avec leurs homologues grecs, une position de principe : pas de négociations sans reconnaissance de la République de Chypre. Depuis, les dirigeants français ont comme l’impression d’avoir été “ plus Grecs que les Grecs ”. En effet, aussi bien les Grecs d’Athènes que ceux de Nicosie ont accepté de discuter avec Ankara. Du coup, Paris a suivi le mouvement…

T. P. — Ne vous y trompez pas : nous apprécions à sa juste valeur la position de la France. Début août 2005, Dominique de Villepin a dit en substance qu’il était “ inconcevable ” qu’un pays désireux d’entrer dans une société — passez-moi l’expression — ne reconnaisse pas l’un des membres du comité exécutif de cette société. Le lendemain, l’ambassadeur de France à Chypre m’a pertinemment expliqué qu’il s’agissait -là d’une position officielle et réfléchie, et que les autorités françaises allaient essayer de convaincre leurs partenaires européens de se ranger à leur opinion, notamment en exerçant des pressions sur Ankara. Trois semaines plus tard, précisément le 24 août 2005, le texte préparatoire du sommet de l’Union relatif à l’ouverture des négociations nous a donné satisfaction : ce document exhortait clairement Ankara à “ normaliser ” ses relations avec la République de Chypre d’ici à l’adhésion effective de la Turquie. Cette requête est donc devenue une condition préalable à toute adhésion effective. Dès lors, nous avons estimé qu’il était dans notre intérêt d’entamer les discussions.


J. C. et A. D. — Existe-il des “ soupapes de sécurité ”, des garanties qui permettraient éventuellement de bloquer l’adhésion à telle ou telle étape des négociations ?

T. P. — L’Union européenne a posé des conditions très sévères à la Turquie. Au cours des négociations — qui dureront au moins une dizaine d’années —, ce pays devra se conformer à trente-cinq chapitres de l’acquis communautaire. Or pour qu’un chapitre s’ouvre et se ferme, une décision unanime des Vingt-cinq est préalablement nécessaire. Si les Vingt-cinq n’estiment pas qu’un chapitre doit être fermé, on ne peut pas ouvrir le chapitre suivant, ce qui suspend automatiquement et de facto les négociations. Début 2006, l’Union européenne effectuera une évaluation des progrès réalisés par la Turquie. À cette occasion, les États membres décideront quelles mesures prendre à l’égard d’Ankara en fonction des avancées accomplies.


J. C. et A. D. — La reconnaissance de Chypre constitue-t-elle l’un de ces trente-cinq chapitres ?

T. P. — La reconnaissance de Chypre est une exigence signalée dans la déclaration de l’UE énoncée par Jack Straw au moment de l’ouverture des négociations. La Turquie est donc légalement obligée de reconnaître Chypre. Comme je l’ai déjà dit, il s’agit d’une question de principe. Mais l’existence et le fonctionnement de la République de Chypre en tant qu’État souverain n’est pas tributaire de la Turquie. Voilà maintenant trente-cinq ans qu’elle ne nous reconnaît pas…


J. C. et A. D. — Après votre adhésion à l’UE, la presse internationale et nombre de spécialistes autorisés ont fait état de pressions diplomatiques exercées par George Bush et Condoleezza Rice pour inciter votre pays à entrer dans l’Otan….

T. P. — Ce n’est pas ainsi que je vois les choses. Nous avons eu des conversations très courtoises avec les dirigeants américains. Condoleezza Rice m’a même dit qu’elle comprenait les raisons pour lesquelles nous ne souhaitons pas déposer notre candidature à l’Otan. En l’état actuel des choses, la majorité des Chypriotes ne désire pas voir le pays intégrer l’Alliance. Je dirais même que cette perspective est impossible, pour des raisons à la fois politiques et financières. Notre ennemi — en l’occurrence, la Turquie — se trouve dans le noyau dur de cette organisation. Par conséquent, nous ne voyons pas comment nous pourrions y être traités de manière équitable. Nous n’avons donc aucun intérêt à rejoindre l’Otan. Mais je vous rassure : nous ne faisons l’objet d’aucune pression en ce sens.


J. C. et A. D. — Étant donné que Nicosie n’a pas utilisé son droit de veto pour bloquer l’ouverture des négociations entre l’UE et Ankara, peut-on s’attendre à ce que la Turquie vous soutienne si vous décidez d’adhérer à des organisations internationales dont elle fait partie, que ce soit l’Otan ou d’autres institutions ? Autrement dit, existe-t-il une forme de réciprocité en la matière ?

T. P. — Il faut distinguer l’Otan d’autres organisations. Il est vrai que le paragraphe 7 du cadre des négociations (10) avec l’UE stipule clairement que la Turquie doit renoncer à exercer son droit de veto à l’encontre de la candidature éventuelle de Chypre à cinq ou six autres institutions internationales , comme par exemple l’OCDE et l’organisation de météorologie ECMWF (11). Malheureusement, la Turquie n’en a pas tenu compte. Elle a opposé son veto à notre candidature à de nombreuses organisations, violant ainsi ses obligations envers l’UE... Quant à l’Otan, je répète que Chypre n’a jamais souhaité y adhérer. Il reste que, même si nous changions d’avis, nous nous heurterions de toute façon au refus turc…


J. C. et A. D. — Chypre ne participe donc pas à l’OCDE…

T. P. — Depuis le 3 octobre, la Turquie a renouvelé son veto à notre entrée dans de grandes organisations internationales comme l’OCDE. Nous avons dénoncé cette attitude auprès des instances européennes. À présent, celles –ci doivent prendre cette question en considération et en tirer les conclusions qui s’imposent.


J. C. et A. D. — Qu’en est-il des bases britanniques (12) ? Est-il vrai que vous avez l’intention de vous en débarrasser ?

T. P. — Chypre a proclamé son indépendance le 16 août 1960. Mais cette indépendance obtenue après un combat de libération nationale contre la puissance coloniale britannique n’a pas concerné tout le territoire de l’île puisque le Royaume-Uni a conservé une superficie d’environ 99 km2 dans deux régions de Chypre pour les utiliser comme bases militaires. L’article 1er de la partie III des traités ayant conduit Chypre à l’indépendance qualifie ces régions de “ Régions souveraines des bases ”. Donc, d’un point de vue strictement juridique, ces régions ne font pas partie du territoire de la République de Chypre. Toutefois, chacun sait très bien que ces bases militaires étrangères ne peuvent être utilisées si le peuple chypriote s’y oppose.


J. C. et A. D. — Estimez-vous que la présence de ces bases remet en question votre souveraineté ?

T. P. — Assurément, c’est un problème. Notre opinion publique y est clairement opposée. Toutefois, il serait prématuré et inopportun de faire de cette question un casus belli ou même une revendication immédiate.


J. C. et A. D. — Vous n’exigez donc pas officiellement le retrait de ces bases dont vous estimez vous-même qu’elles sont une anomalie ?

T. P. — Non, car ce n’est pas le bon moment. En politique, la devise “ chaque chose en son temps ” est cruciale.


J. C. et A. D. — Ne craignez-vous pas qu’aux prochaines élections (13) l’opinion publique chypriote, qui est globalement hostile à l’entrée d’Ankara dans l’UE, vous fasse payer votre attitude conciliante à l’égard de la Turquie ?

T. P. — Je crois avoir répondu à la question de l’entrée de la Turquie dans l’UE. Reste que, concernant l’opinion publique, vous avez raison. Beaucoup de gens — je ne dis pas qu’il s’agit de la majorité — à Chypre s’y opposent.


J. C. et A. D. — D’après plusieurs enquêtes, les Chypriotes hostiles à l’adhésion turque seraient bel et bien majoritaires…

T. P. — Non, ce n’est pas vraiment le cas. Il est vrai qu’une grande partie de mes concitoyens n’est pas d’accord avec l’intégration de la Turquie dans l’UE, ce qui est compréhensible : après tout, ce pays continue d’occuper une partie de notre territoire. Mais, comme je vous l’ai dit, nous espérons que cette occupation prendra fin durant le processus de négociation, c’est-à-dire avant même que nous ayons à statuer définitivement sur l’entrée effective de la Turquie dans l’Union. Je pense que les Chypriotes grecs, tout comme les Grecs continentaux, l’ont bien compris. En revanche, il est certain que si l’occupation continue, ce ne sera plus la majorité, mais l’intégralité de la population de Chypre qui s’opposera à l’adhésion.


J. C. et A. D. — Pensez-vous que les structures européennes vous permettront de parvenir à une solution satisfaisante pour la réunification de l’île ?

T. P. — Nous n’avons jamais misé sur le fait que l’Europe réglerait cette question. La résolution du problème chypriote ne pourra se faire que dans le cadre des Nations unies. Mais afin que nos droits soient plus efficacement défendus au sein des instances internationales, nous demandons à l’UE de s’impliquer plus activement dans un nouveau cycle de négociations. Ce qui signifie, concrètement, que l’Union européenne aurait son mot à dire dans l’hypothèse où certaines conditions d’un éventuel nouveau plan de l’ONU sur Chypre seraient contraires à l’acquis communautaire (14).


J. C. et A. D. — Ce à quoi tant la Turquie que les Chypriotes turcs semblent s’opposer (15)…

T. P. — Oui, mais, qui peut garantir que, sur ce point, leur opinion prévaudrait nécessairement ?


** Maître de conférences à l’Université Paris-X, spécialiste de la Grèce et de Chypre. auteur de La Grèce, dixième membre des Communautés européennes, Paris, La Documentation française, 1980, membre du comité de rédaction de la revue Études Helléniques. *** Géopolitologue, auteur, entre publications, de : Guerres contre l’Europe, Éditions des Syrtes (dernière édition : 2001) ; Le Totalitarisme islamiste à l’assaut des démocraties, Éditions des Syrtes, 2002 ; La Turquie dans l’Europe, un cheval de Troie islamiste ?, Éditions des Syrtes, 2004 ; Le dilemme turc (avec Emmanuel Razavi), Éditions des Syrtes, 2005.

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(1) Le plan Annan prévoyait que la République de Chypre constituait une fédération bi-zonale et bicommunautaire, l’État fédéré chypriote turc occupant 28,5 % du territoire contre 37 % à l’actuelle zone d’occupation militaire turque. L’État fédéral, doté de faibles attributions, devait être dirigé par un conseil présidentiel de six membres, à présidence tournante entre les deux communautés, les États fédérés chypriote grec et chypriote turc disposant d’une large autonomie. Ce plan prévoyait également le maintien de l’armée turque en zone nord jusqu’en 2018 avec des effectifs en diminution progressive et le droit, pour la Turquie et la Grèce, d’intervenir militairement et en permanence dans l’île. Selon ce plan, seulement la moitié des deux cent mille réfugiés chypriotes grecs avaient le droit de retrouver leurs foyers au nord de l’île, où pouvaient demeurer au moins 40 % des cent dix mille colons venus de Turquie après l’intervention militaire turque de 1974.
(2) La Turquie a conclu avec l’Union européenne un accord d’union douanière entré en vigueur le 31 décembre 1995, qui a complété l’accord d’association de ce pays avec les Communautés européennes du 12 septembre 1963.
(3) La doctrine de l’“ espace militaire unifié ” a résulté d’un accord passé en octobre 1993 entre la Grèce et Chypre, par lequel ces deux pays ont formé un espace commun de défense impliquant leur solidarité en cas d’attaque de l’un d’eux par un État tiers .
(4) Chypre et la France partagent des positions communes sur la plupart des problèmes internationaux et des questions auxquelles est confrontée l’Union européenne. Nicosie soutient ainsi la proposition du président Chirac sur la taxation des billets d’avion et a accepté, le 29 janvier 2006, pour donner satisfaction à Paris, de lever son opposition à un accord des Vingt-Cinq sur la réduction des taux de la TVA.
(5) Les relations commerciales entre Paris et Nicosie, d’un niveau modeste (Chypre est le soixante-neuvième client de la France), se sont intensifiées au cours de ces dernières années avec la réactivation, en décembre 2004, de la Chambre de commerce franco-chypriote. Plusieurs sociétés françaises, au premier rang desquelles la Société générale et le groupe franco-italien Ciments français /Itacelmenti se sont récemment établis à Chypre, laquelle a acheté à la France, son troisième fournisseur, des équipements militaires et doté sa compagnie nationale, la Cyprus Airways, d’appareils Airbus.
(6) Il y à Chypre une communauté arménienne forte d’environ trois mille personnes. Cette communauté joue un rôle important sur le plan économique et dispose, comme les communautés maronite et latine, d’un représentant ayant voix consultative au Parlement chypriote.
(7) L’indépendance de Chypre a été garantie par un traité qui accorde à la Grande-Bretagne deux bases souveraines dans l’île et à la Grèce et à la Turquie le droit d’y entretenir des contingents respectivement de 950 et 650 hommes. En outre, ces trois puissances garantes peuvent intervenir militairement pour faire respecter cette indépendance. C’est en raison de ces dispositions que de nombreux juristes, y compris le service juridique du ministère français des Affaires étrangères (note du 27 novembre 1967), se sont interrogés pendant un certain temps sur le caractère souverain de l’État chypriote.
(8) La Grande-Bretagne et, surtout, les États-Unis, qui sont à l’origine du plan Annan, souhaitent établir des relations commerciales et des liaisons aériennes directes avec le nord de Chypre.
(9) En cas de sécession — interdite par les traités de 1959 ayant permis l’accession de Chypre à l’indépendance —, les Chypriotes turcs, au nombre de quatre-vingt mille, perdraient les avantages de leur qualité de citoyens de l’Union européenne, le bénéfice des passeports de la République de Chypre que possèdent quarante-cinq mille d’entre eux et l’aide économique directe et indirecte en provenance des Chypriotes grecs. Cette aide s’est élevée à 600 millions d’euros pour la période d’avril 2003 à décembre 2005. De plus, les Chypriotes turcs bénéficient de la gratuité des soins médicaux quand ils viennent se faire soigner au sud de l’île. En outre, comme l’Union européenne a admis avec la République de Chypre la totalité du territoire de ce pays, un État sécessionniste ne pourrait adhérer à cette entité.
(10) Le 3 octobre 2005, les Vingt-Cinq ont fixé par un texte dénommé “ Cadre de négociations ” les conditions que devait respecter la Turquie lors de ses négociations d’adhésion à l’Union européenne. Selon ce texte, Ankara se doit de ne pas s’opposer aux futures adhésions des pays membres de l’UE — dont Chypre — aux organisations internationales auxquelles ceux-ci souhaiteraient s’intégrer.
(11) La Turquie, depuis son intervention militaire de 1974 à Chypre, refuse de reconnaître cet État sur le plan diplomatique. Elle s’est ainsi opposée à l’adhésion de Chypre à l’OCDE et à d’autres organisations internationales comme la Conférence sur le désarmement et le ECMWF (European Center for Medium-Range Weather Forecasts).
(12).La Grande-Bretagne, qui a colonisé Chypre de 1878 à 1960, a obtenu lors de l’indépendance de ce pays, deux bases souveraines (Akrotiri et Dhékélia, situées au sud de l’île). Ces deux bases, où sont stationnés environ trois mille hommes, sont aussi utilisées, semble t-il, par l’aviation de chasse des États-Unis.
(13) Les prochaines consultations électorales à Chypre auront lieu le 21 mai 2006 (renouvellement de la Chambre des Représentants) et en février 2008 (élection présidentielle, selon un système identique à celui de la France).
(14) Des négociations entre Chypriotes grecs et Chypriotes turcs devraient intervenir dans un avenir proche. Il résulte de la déclaration commune du président Papadopoulos et de Kofi Annan à l’issue de leur rencontre à Paris du 28 février 2006 que le processus de négociations intercommunautaires, sous les bons offices du Secrétaire général de l’ONU, devra “ reposer sur une préparation minutieuse ”. Kofi Annan, pour sa part, “ note avec satisfaction que les dirigeants des deux communautés sont tombés d’accord pour que des discussions soient entamées au niveau technique sur toute une série de questions ”. Quant au président Papadopoulos, il souhaite que l’Union européenne se montre “ plus active ” sur le règlement de la question chypriote.
(15) Le gouvernement d’Ankara et la partie chypriote turque ont exprimé des réserves sur le processus de négociations arrêté lors de la rencontre de Paris du 28 février 2006. Ankara, en mettant la priorité sur la rupture de l’isolement économique de la partie nord de Chypre, souhaite, selon les Chypriotes grecs, obtenir moins la réunification de Chypre que l’octroi d’un statut d’État souverain à la RTCN, entité non reconnue par la communauté internationale. Le gouvernement de Nicosie, désireux de manifester sa bonne volonté a accepté, le 27 février 2006, que l‘UE accorde une aide de 139 millions d’euros aux Chypriotes turcs mais a refusé que des États tiers puissent commercer directement avec la RTCN. Le président Papadopoulos a regretté le rejet par Ankara et la partie chypriote turque de sa proposition selon laquelle la ville de Famagouste, actuellement en zone occupée, serait restituée à son gouvernement, celui-ci acceptant que le commerce des États tiers avec la partie nord de l’île se fasse via le port de cette ville qui serait administré conjointement par les Chypriotes grecs et les Chypriotes turcs sous l’égide de l’Union européenne. 


Source : http://www.alexandredelvalle.com/publications.php?id_art=238

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